Lundi 3 décembre 2007

 

 

Nous étions sur la route allant d’El Alamein à Marsah-Matrouh, lorsqu’une panne

nous arrêta. Il faisait encore sombre.Le soleil ne s’était pas encore levé. Mais je ne

commençai à m’inquiéter que lorsque je me rendis compte que Rafik n’arrivait pas

à régler le problème

-Je ne comprends pas, la voiture était chez le mécanicien, et il m’a dit qu’elle était parfaite.

-Ce n’est pas grave alors. Quelqu’un passera sûrement sur cette route et nous dépannera.

-Je vais essayer encore une fois.

Il se pencha longtemps sur le capot, se releva et fronça les sourcils  en observant les nuages gris qui emplissaient d’un coup le ciel de l’aube, le brouillard soudain qui rendait la visibilité ardue.

-Allez, on met la voiture de coté. C’est plus prudent avec ce brouillard.

Pendant la manœuvre, un coup d’air emporta, par la portière ouverte,  la carte de la région. Elle était trop précieuse pour qu’on la perde. Je courus après Mais à chaque fois que je tendais la main pour la saisir, je n’attrapais que le vide. Je m’éloignai sans y prendre garde. La voix de Rafik m’arrivait de plus en plus lointaine. Chose étrange : le brouillard opaque sur la route, s’estompait et flottait sur les mottes blondes  comme des pans de chiffon blanc  jetés de part en part Je vis la carte s’enrouler autour d’un poteau planté au milieu des sables.

 Je courus, l’en arrachai et la pliai rapidement. En me relevant, je restai sidérée : le poteau indiquait la présence d’un garage à proximité. Je regardai autour de moi, et vis au loin, une bâtisse avec une fenêtre allumée comme un phare dans la nuit.

-Quelle chance, me disais-je, en me dirigeant vers elle, c’est juste ce qu’il nous fallait.

Quand j’y arrivai, je déchantai : la maison était manifestement abandonnée. La poussière accumulée, rendait insolite la maigre ampoule dont la lueur parcimonieuse éclairait une pièce sordide où tout était sens dessus dessous. Avec un vague sentiment de malaise,  je tournai le dos à la maison, et marchai d’un pas rapide. Bientôt j’atteignis le brouillard, et m’y enfonçai avec plaisir, Rafik était là au bout du chemin. Mais plusieurs minutes s’écoulèrent, je n’arrivai pas à la route. D’un coup,  le soleil parut dans un ciel dégagé de tous ses nuages éclairant un désert aride entre des montagnes qui bouchaient la vue. J’eus beau scruter l’horizon, la bicoque avait disparu. Rien de ce que je venais de voir,  n’existait plus. Je n’avais plus de points de repère, mais je n’avais pas peur .Rafik devait me chercher Peut-être m’appelait-il…Je tendis l’oreille. Le vent m’apportait un murmure confus que je ne pus identifier. Etait-ce sa voix ? Il ne fallait pas qu’il s’éloigne. Tout en l’appelant, je me levai sans plus attendre. Ce fut deux cents mètres plus loin que je vis le premier cristal. Il avait une forme bizarre, rappelant celle d’une mandragore et brillait étrangement à la lumière. Je le tins quelques moments  dans mes mains, alors,  je me rendis compte avec terreur que c’était lui qui produisait le murmure  qui m’avait fait croire au salut

Je le jetai  avec dépit .Comment  m’étais-je mise dans cette situation ?

 Quand je me calmai, j’essayai de réagir. Il fallait trouver un promontoire à partir duquel, je pourrais voir soit la mer,  soit le ruban argenté de la route. Je me mis en marche vers la plus proche colline.

 L’arrivée au sommet fut laborieuse, mais utile : je vis de l’eau luire,  comme un miroir,  sous le soleil qui atteignait le zénith. Maintenant que je pouvais me situer,

L’aventure ne me semblait plus dramatique.

 Je commençai à ressentir les désagréments de la situation. Je n’avais pas mes lunettes de soleil, la chaleur était intense, et rien ne pouvait protéger les yeux de ce dard de lumière qui brûlait comme un feu. Je m’assis sur le sable, creusai une tranchée autour de moi pour retrouver un semblant de fraîcheur et cachai mes yeux entre mes bras repliés. Au bout d’un moment, la douleur se calma. Et,  je crois bien que je m’assoupis car,  quand je me réveillai, le soleil amorçait sa courbe vers la ligne d’horizon. Je regardai autour de moi. .A quelques pas, à moitie déterré, un autre cristal, était posé sur une crête et semblait me fixer. Comme malgré moi, je tendis la main et m’en emparai. Je n’attendis pas longtemps. En même temps, que je sentais des ondes positives autour de moi,  le murmure d’eau commençait à bruire. Puis, je constatai qu’il était plus distinct quand je me tournais du coté où j’avais vu la mer. C’était le deuxième signe Je décidai de le suivre et de  marcher dans cette direction.

 Vers le soir, mourant de fatigue et de soif, la dernière dune contournée, je crus être victime d’un mirage : une oasis verdoyante étincelait de toutes ses palmes au soleil couchant. Le cristal aussi, semblait être pris de délire et les sons qu’il émettait se faisaient plus .intenses. Je ne savais plus si je devais rire ou pleurer .Je m’étais enfoncée encore plus profondément dans le désert .Même si le salut était là, combien de temps faudrait-il avant qu’on ne me retrouve ?

                  

  Devant l’eau de la source, j’ai tendu les mains. Elles  étaient pleines d’écorchures

que la fraîcheur de l’eau  apaisait aussitôt. .Je bus avec une ferveur que je ne compris que plus tard. Cette eau ne fermait pas seulement les blessures, elle aiguisait les sens, permettait une perception plus fine des sensations à partir desquelles la conscience découvrait l’univers.

  Je ne cherchai plus le cristal que j’avais posé, sur l’herbe près de moi. Je sus qu’il était arrivé au terme de sa quête, et qu’il était au fond de l’eau pure. Puis je l’oubliai

comme j’oubliai comment j’étais  arrivée ici, et qui m’attendait là-bas.  Je ne me souvenais que d’une chose, j’avais traversé tous ces jours et toutes ces nuits pour venir laver mon cœur à cette eau mystérieuse et renaître ailleurs, dans un monde

où, curieusement, l’amitié ne connaissait pas les frontières habituelles entre les différents règnes de la vie . Le sentier ouvrait ses haies, comme par magie, pour me permettre le passage n’ importe où selon mon gré. J’allais ou me portaient mes pas, choisissant pour étapes,  la luminosité d’une feuille, le velouté d’un fruit, la courbe d’un pétale, la douceur profonde d’un roucoulement, ou les notes gaies des trilles qui fusaient  comme des feux d’artifice , dans l’or fondu du couchant.

  Le soleil,  après m’avoir lancé son rayon vert, plongea de l’autre cote de la terre. Je me nourris de quelques dattes, en regardant les étoiles, grandir dans la nuit naissante.                            Bientôt,  la  lune  se  leva,  immense.  Comme  s’ils  n’attendaient  que  ce  signal,  des frôlements firent frémir l’herbe, et des battements d’ailes déchirèrent la paix du ciel

L’appel était pressant, je me levai et allai  moi aussi vers la source, qui semblait le lieu de ralliement. J’observai avec étonnement qu’elle s’était considérablement élargie, et que ses berges s’éloignaient de plus en plus.

  J’attendais, le cœur battant. Le silence n’était troublé que par le clapotis de l’eau dans les roseaux. Puis un oiseau poussa un cri, suivi par une centaine d’autres. Alors, une lueur naquit dans le lit du fleuve, se propagea comme un feu de forêt, embrasa le fonds,  fit de l’eau une émeraude frissonnante, devint serpent lumineux, atteignit les branches les plus basses, monta dans les troncs qu’elle illumina de l’intérieur d’abord, car on pouvait suivre au fur et à mesure les progrès de la lumière.

 Quand tous les arbres des rives firent  comme une allée de sapins de Noël, les oiseaux, à leur tour se mirent à se transformer. Dans leurs plumes poussèrent des gemmes aux couleurs vives. Les papillons étalèrent  des ailes à la limpidité de cristal  qui laissaient derrière elles une traînée de poussière d’étoiles.

 La joie répandait son ivresse sur tous les êtres vivants. Je me refusai  à n’en être que le témoin. D’un geste délibéré, je plongeai dans l’eau qui éclairait d’étranges scènes.

Les algues faisaient onduler leur soie phosphore au gré du courant qui les frôlait

Un banc de poissons au ventre jaune strié de raies grises et turquoise, aux nageoires bordées de bleu, évoluait avec grâce. Je les suivis quelque temps. Mon attention fut  alors attirée par ce qui semblait être la source même du foyer d’énergie lumineuse que j’avais vu tantôt à l’œuvre En m’en approchant, je vis une multitude de cristaux pareils à ceux qui m’avaient attirée dans leur monde, agglutinés les uns aux autres, et brillant d’un éclat insoutenable. Je posai une main devant les yeux, ils avaient été assez brûlés par la réverbération du sable .Alors je me rappelai que j’avais cessé de remonter à la surface pour aspirer une bouffée d’air. Je n’attendis pas longtemps pour découvrir le mystère. Le courant m’envoyait des ondes de lumière. Des picotements aux pieds m’avertirent que pour moi, le processus commençait enfin.

 

  Le petit matin marqua la fin des réjouissances. La clarté se mit à faiblir dans la cime des arbres et petit à petit, elle s’amenuisa jusqu'à n’être plus qu’un vague reflet doré.

Le paysage s’installait dans la normalité. Ma peau aussi perdait sa luminosité, redevenait opaque. Je m’en attristai .La joie me disait adieu en même temps que les

ondes lumineuses s’éloignaient, à jamais, me sembla-t-il …

-Non, me dis-je, non, il y a sûrement un moyen.

  Le fleuve était redevenu rivière, bientôt, ce ne serait plus que la  source dont j’avais bu à mon arrivée. Que faire ? Cette source pouvait disparaître, elle aussi, me rendant à un monde qui n’était plus le mien, qui  ne  le serait plus jamais, tous mes souvenirs en avaient disparu…

 Mes larmes coulaient à flots, elles m’inondaient, rien ne pouvait les arrêter. Puis, les larmes suintèrent de mon corps entier, de plus en plus rapidement. J’entrevis la vérité

Je fondais. Bientôt je ne serai plus qu’une flaque au bord du chemin que le soleil boirait sans effort.

  Je courus avec l’énergie du désespoir vers la source qui n’était plus qu’un mince filet d’eau que déjà les sables menaçaient d’engloutir. Là était la vie, que l’univers m’octroyait comme le don le plus précieux.

 Mes molécules glissèrent sur d’autres molécules, dont je ressentis la tendresse infinie

avant de perdre conscience de mon identité et de plonger dans la plénitude de l’infini

 

par marlou publié dans : nouvelles
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Jeudi 29 novembre 2007

 

 

 

 

 Le jeudi après-midi, le club Sporting est le lieu de rencontre des jeunes Alexandrins.

 Ils aiment s’y retrouver pour oublier toute une semaine de dur travail scolaire ou universitaire.

-Où sont-elles donc ?

Une fraîche adolescente fronçait les sourcils en regardant le portail du club. Sa sœurAline, aussi belle que sa jumelle quoique d’une autre manière, essaya de la calmer :

-Mais Lydia, pourquoi cette impatience ? Tu sais bien qu’elles vont venir. Elles ne peuvent pas s’en dispenser, c’est notre unique chance de la semaine de respirer, du bagne qu’est devenu l’école

-Ne prononce pas ce mot, nous avons congé  jusqu'à samedi…

-Ah ! Les voila !

Et Lydia, impulsive comme toujours, partit en flèche vers l’esplanade que traversaient ses amies : Salomé, brune aux longs cheveux lisses, précédait de quelques pas deux autres jeunes filles, aux cheveux châtain courts et bouclés .Mais le même sourire éclairait leurs yeux malicieux.

Aline les rejoignait, et tout en les embrassant selon l’usage, les entraîna rapidement :

-Venez, j’ai trouvé une magnifique BMW métallique, qui va servir à point.

Toutes se dirigèrent vers l’endroit qu’elle leur désignait. Les premières arrivées s’assirent sur le capot de la voiture, les trois autres s’installèrent face à elles, sur le trottoir.

-Alors, Estimation ou Cheating ? demanda Claire, en prenant de son sac, des cartes aux motifs pharaoniques.

-Cheating. J’ai envie de m’amuser,  de m’éclater, dit Sarah au visage de poupon

C’était un jeu qui consistait à essayer de bluffer et de deviner la stratégie de l’adversaire, même s’il demeurait impassible au niveau de la physionomie.

Au bout d’un moment, les gardes qui avaient remarqué le manège des jeunes filles, s’approchèrent :

-Mesdemoiselles, s’il vous plaît, allez jouer ailleurs

-D’accord, on s’en va

Elles faisaient semblant de partir et revenaient immanquablement dès qu’ils étaient partis Ils les laissaient faire conquis par leur grâce déjà coquine. Du reste, elles n’étaient pas vandales et ne faisaient pas de mal aux voitures qu’elles empruntaient chaque jeudi.

  Deux adolescents s’approchaient du groupe qui se demandait de quel côté  aller se

 promener

Lydia  se leva d’un bond.

-Chérif, qu’est-ce que tu as là ?

-C’est pour ma sœur.

-Je peux voir ?

-Non, tu ne peux pas.

Mais Lydia, plus rapide, avait déjà défait l’emballage cadeau, et observait le visage

de Chérif aussi  rouge que le cœur qu’elle venait de découvrir :

-Ce n’est pas pour ta sœur, tu racontes des histoires. A qui  vas-tu souhaiter la Saint Valentin ?

Ce fut le copain qui répondit :

-Mais de quoi je me mêle ? La curiosité est un mauvais défaut.

-Entre amis, il n’y a pas de secrets.

La scène n’avait pas été perdue pour tout le monde. Les deux plus mauvaises langues du club, à l’affût de quelque chose à raconter, se regardèrent d’un air entendu

-Tu vois ce que je vois ? Dis-moi que je ne rêve pas.

-Non, tu ne rêves pas, ça c’est sûr

-Cette Lydia, elle est horrible.

-Il faut faire quelque chose.

-Tu as ton portable ?

-Qu’est-ce que tu veux faire ?

-Appeler Heba, tu penses bien que je ne vais pas rater cette occasion

-Qu’est-ce que tu vas lui dire ?

-La vérité tiens, il n’y a que ça qui blesse

-Ne sois pas méchante, il faut la lui dire, mais pour qu’elle cesse de se croire amoureuse de ce gamin.

-D’accord. Appelle-la.

 

 Pendant ce temps, les jeunes filles étaient revenues à leur place de prédilection

et parlaient du stage de théâtre qu’elles suivaient au collège Saint-Marc avec les garçons de tout à l’heure.

-Il faudra que quelqu’un dise à Fawzi d’étudier son rôle, au lieu de se le faire souffler des coulisses.

Toutes pouffèrent, tandis qu’Aline disait, prenant la défense du garçon :

-Il s’y mettra, il aime les séances et n’en rate pas une.

-Tiens, le voila, il arrive à point

Celui dont on parlait, s’approchait nonchalamment du groupe. C’était un beau garçon aux yeux rieurs, au sourire communicatif :

-Hi tout le monde !

Et il se mit à saluer selon sa méthode personnelle, en tapant rapidement dans les mains qu’on tendait vers lui.

-Hi Fawzi, voila le résumé que tu m’avais demandé

-Merci Lise, comme cela, je pourrai etudier les matières nationales que je déteste particulièrement

-Dis plutôt toutes les matières.

-Je trouve qu’il y a des choses plus intéressantes.

Lydia intervint :

-Défendu de parler du système scolaire, nous sommes jeudi, ne l’oubliez pas

-Bon je vous laisse, je vais à mon entraînement…

Le garçon s’éloigna, mais fut bientôt accosté par deux autres qui le regardèrent, l’air mauvais :

-Bonne chasse ?

 Fawzi, haussa dédaigneusement les épaules, et s’éloigna sans répondre. C’étaient deux camarades de classe, à l’esprit étroit et un peu vicieux .Il valait mieux ne pas discuter.C’était parfaitement inutile.

 Mais les deux autres ne l’entendaient pas de cette oreille. Le lendemain, à l’école, ils prirent de côté le cousin de Lise :

-Tu devrais surveiller un peu ta cousine.

-Quoi !

-Hier, au club, elle parlait avec un garçon. Tu connais Fawzi A. c’est lui…

-Nous suivons ensemble le stage théâtre .Cessez de voir le mal partout…

-Et ta cousine ?

-Mais elle aussi…

-Comment ?

-En groupe mixte

L’autre n’en revenait pas :

-Mais c’est une grande erreur

-Si tu le penses vraiment, c’est ton problème, pas le mien.

  Dans la société alexandrine, nombreux étaient ceux qui exigeaient l’absence totale de relations entre filles et garçons,  la mixité étant considérée comme la pente fatale de la tentation et du péché. Ceux qui avaient accepté de faire partie du projet théâtre scolaire, étaient mal vus dans cette société puritaine, et les pauvres gosses devaient en faire douloureusement l’expérience. Les commérages  se déchainerent, au club et dans les deux écoles, on leur jeta des regards de blâme ou de moquerie silencieuse contre lesquels ils ne pouvaient rien. Ils se turent, étonnés et peinés de voir comment l’injustice pouvait être une arme terrible, quand seules, les apparences comptaient. Mais la situation était trop tendue, et tout finit par éclater un dimanche à la répétition hebdomadaire. Les enfants qui se rencontraient d’abord dans le jardin, devant la façade de l’imposante école aux murs vénérables tardèrent à monter au premier  étage où se situait le théâtre. Ce n’était pas du tout leur habitude. Et quand ils y furent, ils se montrèrent  distraits, et sans aucun entrain.

Personne ne se plaignit  des exercices pour l’échauffement, ce qui était en sorte le baromètre de la bonne humeur collective. Les dégâts étaient sérieux : les animateurs durent s’en rendre compte .Sans se concerter, chacun entreprit de savoir ce qui n’allait pas.

 Ce fut M. Samer qui commença : Il prit Fawzi à l’écart et par des questions directes, fut bientôt au courant de tout ce qui s’était passé. L’animatrice, de son côté, cherchait la vérité et la découvrait avec stupeur. Une pause s’imposait .Ils étaient responsables de ces jeunes, et ils devaient se montrer dignes de leur confiance :

-En cercle, asseyez-vous

M Samer exposa le problème clairement et sans ambiguïté. Il y eut d’abord un silence,

Puis tout le monde voulut parler en même temps. C’était le stress des jours passés qui

surgissait comme un torrent impétueux…Puis, un à un, chacun s’enhardit, révélant  un cœur encore tendre et mal préparé pour la souffrance.

-Nous n’avons rien fait de mal.

-C’est injuste

-Ils n’ont pas le droit…

-On se moque de nous devant toute la classe

-On nous traite de filles faciles…

-On nous appelle  Don Juan

 Les animateurs répondaient à cet appel au secours, avec tout l’amour et la compassion dont ils étaient capables. Leurs enfants souffraient d’être ouverts

à l’amitié,  au travail de groupe, à la responsabilité d’accepter de faire des efforts

hors des normes scolaires. Ils se prenaient en charge pour grandir. Et comment

réagissaient les autres ? Etait-ce par peur de ce qui était différent ? Etait-ce par jalousie ? Etait-ce par complexe d’infériorité et de supériorité amalgamés  que l’on dénigrait ceux et celles qui osaient ne pas  être des copies conformes au modèle proposé ?

 Les yeux pleins de larmes visibles ou secrètes voulaient une réponse. Maintenant, tout de suite…Les mots vinrent presque tout seuls :

-Chaque fois que vous aurez une décision à prendre, il ne faudra consulter que votre conscience. Libérez-vous une fois pour toutes, du poids du respect humain, de la peur de la calomnie, ou même de la médisance  Chaque fois que l’on vous critiquera, vous répondrez : « Chacun agit selon sa conscience. C’est devant elle que je suis responsable de ce que je fais, de ce que je suis. »

-Personne n’a le droit de te demander des comptes. Ta conscience est ton seul juge.

-Vous pouvez dire aussi à ceux qui essaieront de saper votre confiance en vous-mêmes : «  Tu  te donnes le droit de parler  à tort ou à raison des autres, et que fais-tu de ta conscience ? Approuve-t-elle ce comportement ? »

Un autre moment de silence, mais plus serein cette fois .Et de nouveau, le sourire renaît sur les lèvres et dans les yeux, on soupire, la crise est passée. Les gestes redeviennent vifs, cela bouge, cela remue.

-Allez, au travail. Assez perdu de temps comme cela…

 M. Samer au grand cœur, au cœur de grand frère, parle d’une voix volontairement bourrue. Mais les enfants savent bien que cela  est la preuve que tout ira bien dorénavant, du moins pour ceux que les circonstances  ont précocement mûri.

On fait un  cercle impeccable, on est prêt. Un bel arc-en-ciel de joie éclaire

la séance

 

 

par marlou publié dans : nouvelles
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Lundi 5 novembre 2007

 

 

- Maintenant, il faut envoyer cette enfant à la campagne, dit le médecin à ma mère.

Il faut qu’elle reprenne des forces.

 J’avais onze ans. Je relevais d’une grave maladie qui m’avait presque mise aux portes de la mort .J’avais passé six semaines au lit, avec interdiction d’en bouger. D’ailleurs, je n’aurais pu le faire même si j’avais voulu. Mes membres, rouges et enflés, étaient douloureux. Couchée à plat ventre, le seul mouvement que j’avais fait pendant tous ces jours, avait été de tourner, à l’aide d’un seul doigt, les pages des  livres qui m’aidaient à tuer le temps. J’en avais lu cinq tous les jours, maman, attendrie par

mes souffrances, faisant l’aller-retour quotidien à la bibliothèque du quartier..

Tout cela venait de se terminer

  La joie monta en moi, avec force La campagne, c’était chez ma douce tante Marie que j’aimais beaucoup Elle habitait Aboul Matamir, dans une magnifique villa, entourée de jardins. Pour moi, c’était le paradis, après le cauchemar de la souffrance auquel il me semblait avoir échappe

Deux jours plus tard, toute la famille m’accompagnait chez ma tante. Je n’éprouvai pas de peine quand ils repartirent car j’avais été longtemps séquestrée par la maladie et puis,  j’adorais la campagne et ma tante. Mon séjour s’organisa très vite autour de la vie à la ferme. Le matin, à sept heures, mon oncle allait dans la cour, envoyer les journaliers, là où on avait besoin de leurs bras. Puis il revenait pour le petit déjeuner avec nous. Les serviteurs trayaient la vache et un grand bol de lait tiède et mousseux arrivait à notre table, pour aviver l’appétit. J’en buvais tous les jours, mais je prenais celui de la veille, glacé et sans sucre.

 Les œufs arrivaient du poulailler, et mon oncle en gobait deux pour commencer. Il essaya de m’en donner un. Mais je ne pus jamais, malgré ses exhortations, à en goûter. La nausée était là, et même aujourd’hui, je la retrouve à la simple évocation

de l’image. Par contre j’aimais le fromage fait maison, et ma tante m’en servait abondamment .On terminait avec des fruits du verger, cueillis le matin même.

J’appris à en goûter les couleurs, le parfum, avant de les porter à mes lèvres

Ils avaient la saveur de ce qui était unique, L’aube les avait préparés, rien que pour moi. Je marchais dans le verger, et je désignais de la main ceux que je convoitais, et on se débrouillait pour me donner satisfaction. Je sentais que je possédais le monde.

Il m’en est resté quelque chose. Lorsque je dois acheter des légumes, je guette le

moment  où la voiture arrive chez le maraîcher, et je fais ouvrir le cageot qui a l’odeur

de la campagne, pour me servir, à mon choix, comme autrefois.

 A dix heures, mon oncle faisait seller son cheval pour aller inspecter le travail en cours. On le craignait, car il était exigeant, mais on le respectait, car il était humain

Son bon cœur était légendaire. Il s’informait quelles étaient les familles de paysans les plus nombreuses, et il leur envoyait tous les jours, le lait en supplément. .Pour les familles les plus pauvres, il avait une autre tactique : il envoyait les jeunes chez ma tante. « Trouve –leur un emploi », lui disait-il, et elle qui l’adorait, inventait des taches, répartissait les responsabilités. Il y avait le poulailler, l’étable, le clapier.

le pigeonnier. Il y avait.le jardin, le potager, le verger. Il y avait enfin la maison,

la cuisine, le four, la laiterie Et ceux qui étaient désignés, remerciaient Dieu de sa clémence car, dans la maison du Bey, la nourriture était abondante, et le service

agréable.

 

  Le lendemain, ma tante m’appela alors que, cachée dans les plates-bandes de cornes grecques, j’observais une bête à bon dieu qui circulait entre les plants. Sur le moment,

Je pensai à ne pas répondre, j’étais si bien avec le plafond de feuilles pour ciel. Puis je me dis que ce serait méchant de faire courir partout ma tante et je me levai avec des ruses de Sioux pour qu’on ne découvre pas ma cachette.

 Arrivée près de la maison, je vis une jeep arrêtée sous le porche Mon oncle était au volant .Il me sourit :

-Tu ne veux pas faire un tour ?

Si je voulais…Je n’aimais rien autant que les promenades en voiture découverte, quand on ne perdait rien du spectacle, et quand le vent de la course, dilatait les yeux d’émotion.

 Je sautai dans la jeep avec un rire heureux

-Une longue promenade, la plus longue possible.

Oncle Albert fronça comiquement les sourcils

-Tu veux nous faire gronder, ma parole, on va voir ce qu’on peut faire …

 Nous traversâmes d’un bout à l’autre la ferme. Je découvrais l’immensité de la mer dans la houle qui balançait les lourds épis .Une demi-heure s’était écoulée. Tout à coup, l’auto fit une embardée : mon oncle prit son revolver et tira un coup qui m’assourdit.

-Sur quoi as-tu tiré lui demandai-je ?

- N’as-tu pas vu le renard ? Il a traversé juste devant la voiture.

J’avais vu passer une boule fauve sans bien distinguer ce que c’était…Mais pour moi, la vie était une chose précieuse, qu’il fallait  préserver à tout prix.

-Tu ne l’as pas tué au moins ?

Ma voix altérée modifia peut-être sa réponse

-Sûrement pas. Il allait trop vite, et je tenais le volant.

Je le regardai, peu convaincue et mal à l’aise.

-Peut-on rentrer maintenant ?

Mon oncle me regarda attentivement :

-Je vais simplement jusqu'à la maison du gardien. Je dois lui donner des ordres.

On revient tout de suite après

 Le retour fut morose. La journée avait été parfaite La luminosité, la fraîcheur, les couleurs, la joie de vivre, tout le monde en avait profité. Tout le monde sauf cette pauvre bête qui était peut-être sortie de sa tanière poussée par la faim. Et maintenant

tout était gâché.

 Mon mutisme inquiéta oncle Albert, il arrêta la jeep et me regardant dans les yeux :

-J’ai tiré par pur réflexe, sans même viser. Il a eu plus de peur que de mal, ne t’en fais pas.  Demain, il ira de nouveau courir dans les champs.

 Je plongeai mon regard au fond de ses prunelles, il ne cilla pas, Je souris, rassurée :

-Je suis contente que tu l’aies raté. .Pourquoi tuer sans raison ?

Il sourit sans répondre, et reprit la route. Une odeur de méchoui nous accueillit, dès que nous arrivâmes. Ma tante nous appela:

-Le dîner est prêt. A table.

J’appris alors combien le métier d’ingénieur agronome était signe de prospérité Une vingtaine de pigeons répandaient leur fumet, et grésillaient sur un feu de charbon.

-Attends-tu du monde ?

-Mais non, c’est juste pour nous.

La petite citadine que j’étais, fut émerveillée

-Est-ce possible ?

-Bien sur et tous les jours c’est pareil. Veux-tu de la bière ?

-Non merci, l’alcool me fatigue.

Après le repas, la douzaine de pigeons en surplus fut distribuée à des femmes qui attendaient dans le jardin. Je remarquai une adolescente aux longues tresses qui restait un peu loin, et qui ne s’approcha pas comme les autres

-Il y a celle-la qui a l’air d’être timide. Ne l’oublie pas

-Badreya, viens prendre ta part.

Quand elle fut à deux pas, je vis qu’elle était belle, avec des traits harmonieux comme seules, les vraies paysannes, en Egypte, en ont.

Son air fier me plut, elle regardait droit dans les yeux.

-Elles viennent tous les jours ici ?

-Ce ne sont pas les mêmes. Il y a un roulement .Chacune vient deux fois par semaine

-Mais pourquoi sont-ils pauvres ? La campagne est si prospère…

Mon oncle eut un sourire triste :

-Ils ne possèdent pas la terre. Ils la cultivent pour le propriétaire,  un Libanais

nommé Hammam El Azmi  Il n’est pas mauvais, mais il ne s’intéresse pas de près à ses paysans. Il laisse faire ses hommes qui eux ne sont pas tendres avec eux. Ils leur payent un salaire de misère, dont ils prélevaient encore un pourcentage pour eux-mêmes avant notre arrivée.

-Mais c’est affreux. Et pourquoi ne te ferais-tu pas leur porte-parole quand tu as l’occasion de rencontrer le propriétaire ?

-Je ne suis ici que depuis un an. Me croira-t-il plutôt que les autres qui sont là depuis toujours, et qui ont sa confiance ?

-Si tu n’essaies pas, tu ne le sauras jamais

Ce soir- là,  dans mon lit douillet,  je rêvai d’un monde généreux où plus personne n’aurait jamais faim. 

 

Deux jours plus tard, Badreya fit son entrée dans la ferme avec la boulangère, une femme forte, au sourire éclatant :

-Je vais vous faire des fitirs tels que vous n’en avez jamais goûté

-D’abord le pain, Om Adel.

-Bien sur, bien sur, je m’en occupe tout de suite.

Elle releva ses manches, s’accroupit devant une immense cuvette. Badreya, debout, lui passait les ingrédients .Elle n’utilisait pas de mesures de quantité, j’en fus surprise

Tante m’expliqua :

-Elle n’en a pas besoin .Elle n’a besoin que de ses yeux, et c’est bien assez .Tu goûteras son pain, et tu m’en diras des nouvelles.

Au bout d’un moment, Om Adel se leva

-Badreya, yalla, fillette, viens pétrir la pâte.

C’était dur, je le voyais aux efforts que la petite devait déployer, pour maintenir le rythme. Quand on lui donna l’ordre d’arrêter, des gouttes de sueur perlaient à son

front.

Je pris Tante à part :

-Badreya a donc raté l’école aujourd’hui ?

-Quelle école ? Il n’y a pas d’école dans ce coin du pays

-Alors comment passe-t-elle ses journées ?

-Elle travaille soit aux champs avec son père et ses frères, soit à la maison quand sa maman a besoin d’aide.

-Elle ne sait pas lire ?

-Les études, c’est un luxe. Ne le savais-tu pas ?

 Le monde basculait pour moi .Pour la première fois de ma vie, j’en découvrais les coulisses.Et ce n’était pas agréable. Mes parents nous maintenaient dans un climat

feutré et idéal, ne se disputant jamais devant nous, nous éduquant par l’exemple, montrant l’image d’un couple uni, apprécié des nombreux amis attirés par leur bienveillance et leur hospitalité. La vie était simple et facile avec eux. .Il avait fallu que je vienne à la ferme pour commencer à me poser des questions.

-Et bien, Badreya apprendra à lire avec moi.

Ma tante eut une moue dubitative :

-Je n’y crois pas mais je te laisse faire.

- As-tu des magazines ?

-Quand nous allons au Marquez, ton oncle m’en achète. Viens te servir .Je les garde

pour les relire de temps à autre.

Pendant que prenant  mon rôle au sérieux, je choisissais les pages qui allaient me servir pour Badreya, mes narines furent irritées par l’odeur d’une fumée persistante :

-Quelque chose brûle, ici ?

Ma tante sourit :

-Tu ne veux pas voir comment on cuit le pain ?

Les serviteurs amenaient des brassées de branches qu’ils déposaient dans une pièce

contiguë à la cuisine .Sur une tableya, table à pattes courtes,Om Adel, accroupie, étalait avec une dextérité étonnante, les petites boules de pâte , qu’elle enfournait aussitôt. On pouvait voir l’action de la chaleur sur le pain qui enflait, et qui rosissait sur le dessus. Alors, il était promptement retiré, pour refroidir lentement .Les visages

réjouis de tous ceux qu’attirait  la manœuvre,et ils étaient nombreux, me firent une impression inoubliable. C’est depuis ce jour que j’aime l’odeur du pain chaud. Il est chaleur humaine, avant tout  Il représente le résultat d’un effort considérable, que l’on fait pour la communauté Il est signe de convivialité, et de bonheur. J’ai toujours aimé le mot compagnon. Sa formation que j’ai découverte au cours d’une leçon de langue française, me plonge dans un ravissement toujours renouvelé. Partager le pain, c’est si beau, c’est célébrer la vie dans ce qu’elle a de plus précieux, le relation avec ses semblables

 Apres le pain, la boulangère fit des fitirs, sorte de crêpes apparentées à des mille-feuilles .  La voir opérer tenait du prodige : elle tenait la pâte avec le pouce et l’index de chaque main, la lançait en l’air, et la rattrapait habilement quand, ayant redoublé de volume,  elle retombait sur la tableya .Elle répétait plusieurs fois l’opération, puis, en mettait le centre dans un plateau rond, et repliait  tout le surplus qui pendait  à l’extérieur .Cette galette était saturée de samna baladi, de beurre fondu, et était la chose la plus indigeste du monde .Mais, à la campagne, on avait d’autres idées sur la manière de se nourrir sainement…

 Des le lendemain, je commençai les leçons avec Badreya. Elle apprenait vite et j’étais satisfaite de mon élève. Elle aussi,  m’enseignait un tas de choses utiles à la campagne : comment grimper aux arbres, comment trouver un nid, comment apprivoiser un lapin…Lorsque je l’interrogeai sur le renard roux, je sentis

qu’elle éludait la question,  et ne voulait pas répondre .Cela attisa d’autant plus ma curiosité

-Mais si on ne l’a pas retrouvé dans les champs de blé, c’est qu’il a pu se sauver

c’est logique non ?

 Elle me fit signe de me taire, car quelqu’un s’approchait de nous. Je la pris par la main, et courus vers le potager  dans l’abri des plates-bandes de cornes grecques.

-Alors, dis-moi maintenant tout ce que tu sais .

-Le grand-père de mon grand-père avait tiré sur lui, et l’avait touché à mort .Il jurait qu’il avait une plaie entre les deux yeux et qu’il n’était pas possible qu’il survécut à une telle blessure. Or quelque temps, après l’aventure, on le revit près du poulailler de la famille. Et pendant des saisons, il revint toutes les nuits pour leur dérober une proie facile .Mon aïeul avait beau le guetter avec les meilleurs tireurs parmi les voisins, jamais ils  ne purent le surprendre

L’histoire me passionnait, elle creusait en moi, un frisson de peur qui me plaisait.

-Veux-tu dire que c’est le même, depuis le temps ?

-.C’est un véritable démon. Si quelqu’un essaie de le détruire, il lui arrive malheur, sa maison brûle, ses récoltes sont perdues, la mort frappe sa famille…

 On préfère ne pas le rencontrer. Tu sais, ton oncle a eu tort, mais il ne savait pas…

-Tais-toi.

La peur avait maintenant un goût amer sur mes lèvres.

-Mon oncle ne ferait pas de mal à une mouche, tu le sais…Il n’avait pas l’intention de

tuer ce renard. Et puis j’en ai assez de cette histoire abracadabrante.

-Ne te fâche pas, c’est toi qui as insisté pour savoir.

- Je m’en vais.

Cette nuit-la, je ne pus dormir que difficilement. C’est un cauchemar qui me réveilla, hagarde, des larmes dans les yeux. Tante me secouait, gentiment, me caressait les cheveux en me parlant d’une voix tendre

-Là, mon petit,  calme –toi, ce n’est qu’un mauvais rêve

-Où est Oncle Albert ?

-Il est allé voir les journaliers.

-Il est en jeep ?

-Non, il a fait seller le cheval.

-Et tu l’as laissé partir ?

Ma tante me regardait, les yeux ronds

-Mais, tu sais bien que c’est son travail.

-Je dois le voir tout de suite

-Il peut être n’importe ou. On doit attendre qu’il arrive. Mais dis-moi ce qui se passe

Je ne t’ai jamais vue aussi exaltée.

 J’avais le cœur gros, je dis tout pêle-mêle. Tante ne m’interrompit pas une seule fois.

A la fin, elle dit seulement :

-C’est tout ?

Son calme me fit du bien, me ramena à la vie réelle, qui, pour une fois, était mieux

que celle que je créais souvent  par le jeu d’une imagination pour le moins fertile. Je souris avec effort

- J’ai eu peur, mais ça va  aller maintenant…

-Va prendre ton bain .Je vais te préparer ton petit-déjeuner

 

  Je ne vis pas Badreya les deux jours suivants .Je n’avais pas prononcé son nom,

mais ma tante était perspicace, et sans doute, avait-on fait la leçon à la jeune fille

car, une fois revenue, elle sembla avoir tout à fait oublié l’incident. Mais moi, je n’avais pas oublié, et j’attendais un signe, qui ne tarda pas a se manifester Le quatrième soir, un tumulte inhabituel au poulailler, fit accourir le gardien de nuit. Mais, il eut beau essayer d’en découvrir la cause, ce fut peine perdue. Le lendemain, ce fut pareil, et le surlendemain. .Les commérages reprirent de plus belle, mais en sourdine. Les conversations s’arrêtaient net, à notre approche. Le malaise grandissait. Badreya me dit, un jour que nous étions seules, à la buanderie :

-Il est revenu. Chaque jour, il se sert, dans votre poulailler. Ma mère m’a donné ce talisman, cache-le dans la maison, il vous protègera.

-Je n’en veux pas

-Qu’est-ce que tu perds ?

-Je vais réfléchir

-Tu dois penser d’abord à les protéger.

  Ma peur se réveillait plus atroce que jamais. Je devais faire quelque chose, mais quoi ?

  Cette nuit, munie du talisman et de la torche de mon oncle, je me glissai dehors, dès que je sentis que tous étaient plongés dans le sommeil. Je grimpai dans le manguier qui était en face du poulailler, et j’attendis .J’essayai de retrouver les paroles d’une chanson qui évoquait la fraîcheur, et qui commençait par : « vent frais, vent des matins », et j’inventai les paroles que j’avais oubliées .

Mes paupières se fermaient malgré moi, lorsque tout à coup, la sensation d’une présence, me frappa avec la force d’un boomerang. .Il était là, j’en étais sure, même si le silence semblait compact. Mais ou était-il ? Je scrutai l’ombre,  tendis l’oreille pour surprendre un mouvement quelque part.  La nuit ne me livra pas ses secrets.

 Transie de froid, je regrettai de ne pas avoir mon châle avec moi, et je tentai de me mettre en boule sur ma fourche. La torche qui était sur mes genoux glissa à ce moment, et tomba. Mon sang se glaça dans mes veines, car elle éclaira, pour quelques secondes, une masse rousse qui semblait m’attendre au pied de l’arbre ou je m’abritais.

  Mes dents claquèrent si fort qu’il me sembla que tout le monde allait  entendre le cri de ma peur. Mais nul ne vint, alors, j’essayai de trouver en moi, les ressources que le sentiment du danger, y mettait, Au bout d’un long moment, je me rappelai que les  êtres humains pouvaient  se faire entendre des autres règnes de la vie  .Quand, j’arrivai à prononcer deux mots, le son de ma voix m’était étranger .Mais le renard écouta, il écouta tout ce que j’avais à lui dire, et je lui parlai longtemps car je n’avais plus peur. Je sentais une grande et claire joie inonder mon cœur, et c’était comme après une dispute, l’émotion de la réconciliation et la montée de la paix dans l’âme

qui arrive a la libération. Puis je ne pus plus  tenir, je jetai le talisman et entrepris de dégringoler en vitesse pour avoir le temps de bien le voir.

Il ne bougea pas, Lui aussi, il voulait oublier sa méfiance, effacer des années de malentendus. Je m’approchai sans appréhension, et m’assis à quelques pas

Il me regarda droit dans les yeux, et je vis les lueurs dorées de ses pupilles, étinceler

comme des paroles de silence et de lumière, dans l’aube qui rosissait le ciel. Puis, il se leva, observa  avec un rien d’ironie le talisman entre ses pattes, eut comme un indéfinissable sourire, que je lui rendis avec confiance. et disparut comme le premier rayon,mettait plein d’étoiles, dans les feuilles naissantes des arbres.

  Cette aventure marqua ma vie entière, mais je n’en parlai jamais à personne .Une étrange pudeur me retenait au bord des mots. D’ailleurs, à qui aurais-je pu la raconter ? Je n’avais plus revu Badreya .Ses parents inquiets de la voir perdre son temps à lire des revues impies, l’avaient mariée à un proche cousin, qui lui avait fait rapidement oublier les idées bizarres que mon passage avait fait naître dans son coeur .

par marlou publié dans : nouvelles
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Dimanche 9 septembre 2007

Le mercredi suivant, un messager vint les inviter à la soirée du henné. Elles s’y rendirent à la nuit tombée. Le douar croulait sous les zagharites. Le Hagg avait fait les choses en grand. Seittouna, l’experte en henné était là. Sa pratique l’avait rendue si célèbre qu’elle faisait de la figuration dans les films. Elle dessinait des rosaces couleur de miel sur toutes les parties du corps et faisait payer cher ses services.

Pendant que Batta qui n’était plus tellement triste choisissait les motifs dans le catalogue, le lecteur de cassettes braillait les chansons de circonstance pour tout le voisinage.

A la cuisine, on s’affairait : un groupe préparait le festin du henné, tandis qu’un autre s’occupait des  Kaakes, ces galettes des fêtes dont la jeune mariée devait régaler son mari et ses invités pendant un mois.

Le lendemain du henné, les préparatifs de la réception des noces allaient bon train chez le Omdah : Dans le poulailler, c’était l’hécatombe. Poulets, canards, oies égorgés attendaient leur tour d’être déplumés, devant l’immense marmite d’eau bouillante. A l’étable, même branle-bas de combat. Il s’agissait de choisir le veau et les moutons qui seraient sacrifiés en l’honneur de la jeune mariée. Quand cela fut fait, on attendit impatiemment l’homme qui avait le droit de tuer les bêtes : Il fallait pour cela une autorisation spéciale du Cheikh. Enfin, il arriva et se mit tout de suite à l’œuvre. Puis ce fut le tourdu boucher et de ses aides. La viande découpée en quartiers était aussitôt plongée dans la khalta aux condiments rares et raffinés pour y macérer jusqu’au soir

Dans la cour, un homme brossait la robe du cheval qui allait être le clou de la soirée. C’était en effet un animal dressé à faire des pas de danse sur un air de musique auquel on l’avait habitué. Le cavalier en habits de fête tenait les rennes tandis que le pur-sang bougeait en cadence. La scène était pittoresque et attirait les curieux

Quand Batta reçut sa robe de mariée, enveloppée de papier de soie, dans un carton volumineux, Elle crut rêver : Dentelles immaculées, mousseline aérienne, une robe de princesse. C’était un bon point pour Saleh, il fallait en convenir .Elle se sentit du coup plus de sympathie pour lui. Un travail de rapide métamorphose se faisait en elle. Elle comprenait mieux les mobiles de son père et les conseils de sa mère dont elle mesurait le bien-fondé. La réalité était là face à elle dans les stigmates d’une vie laborieuse de paysanne. Elle appréciait les sacrifices d’Om Sayed mais elle ne voulait pas lui ressembler. Cela non…

Le moment vint de se préparer. Elle reçut ses amies avec un sourire qui n’était pas simulé. Mariam n’en revenait pas .Etait-ce là celle qui était venue chercher du secours en pleurant ?

Tante Manal lui fit signe de se taire et elles observèrent la jeune fille entourée de ses cousines qui évoquaient bruyamment la chance de Batta. Celle-ci pépiait gaiement, répondait à leurs plaisanteries, se laissait habiller avec complaisance .consciente de leur admiration teinte d’envie , car elles n’avaient jamais rien vu d’aussi joli. On la maquilla, on lui mit le voile blanc .Elle se laissait faire, glissant sans s’en apercevoir sur la pente de la paresse, y entrevoyant un univers de félicité. Oui, croyait-elle à ce moment, elle serait heureuse d’être adulée. Son père lui avait évité une vie de misère et d’humiliation. Comme il l’aimait ! Elle allait essayer de lui faire donner certains privilèges par le Omdah. C’était justice. Quant à Saleh, elle allait essayer de s’en accommoder. Peut-être n’était-il pas aussi borné qu’il le paraissait.


Cette nouvelle est le résultat d'un travail de groupe dans une classe de lycée.Elle est basée sur une histoire vraie

 

 

 

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par marlou publié dans : nouvelles
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Dimanche 9 septembre 2007

A l’heure dite, Mariam qui n’avait pas eu de mal à convaincre sa tante de l’emmener avec elle,la conduisait, côtoyant les champs de coton aux fleurs blanches vers le douar de Batta. On les reçut avec empressement, croyant qu’elles étaient là pour les félicitations d’usage, et on leur offrit le charbate (sirop) à base de pétales de roses. .Mais lorsque Manal demanda à voir le père, un lourd silence se fit. La mère hésita mais ne put refuser

Dix minutes plus tard, un homme de stature imposante, aux terribles moustaches, faisait son entrée dans la « mandarah » où étaient reçus les invités. Vêtu comme tous les fellah d’un ample vêtement de laine il s’assit d’un air goguenard qui n’augurait rien de bon.

Tante Manal ne se laissa pas démonter pour autant :

-Paix sur vous, Hagg Mohamad

-Et sur vous aussi, lui fut-il froidement répondu

- Je viens vous parler dans l’intérêt de votre fille Batta

-Qui êtes-vous pour parler ainsi ? Voue n’en avez pas le droit. Que savez-vous de nous ?

-J’en sais assez pour dire que c’est un crime de marier une enfant de quatorze ans

- J’ai épousé sa mère alors qu’elle n’en avait que douze

-C’était autrefois. Maintenant tout ce qui est illégal est puni par la loi

-Quand la loi n’est pas juste, un homme sait se retirer dans le maquis

Il parlait à présent avec calme, simplement, têtu et courageux comme  les villageois toujours prêts au pire. Manal ne put s’empêcher de le provoquer

-Pour ne sortir que la nuit comme les rats

L’homme serra les poings, et maîtrisa à grand-peine un geste de colère

-Je protège ma fille  de beaucoup de maux, quand je la donne à un homme capable de prendre soin d’elle, à tous les points de vue .Ma femme a toujours travaillé la terre avec moi. Elle ne s’arrêtait que pour une semaine, lorsqu’elle donnait le jour à un enfant. Ma fille aura plus de