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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 11:35

 

 




Il y avait dans une ville un savetier appelé Martin Avdiéitch. Il occupait dans un sous-sol une pièce éclairée d’une fenêtre.
Il vivait là depuis longtemps, et  avait beaucoup d’ouvrage, car il travaillait proprement, fournissait de la bonne marchandise, ne surfaisait personne et livrait au jour dit.  De tout temps, Avdiéitch s’était montré un brave garçon. Mais, en prenant de l’âge, il se mit à songer davantage à son âme et à se rapprocher de Dieu. Alors qu’il travaillait encore chez son patron, sa femme était morte, lui laissant un petit garçon de trois ans.
Comme il commençait à grandir et à aider son père, son fils Kapitochka tomba malade et mourut. Avdiéitch ensevelit son enfant et désespéra de tout. Il se sentait si malheureux, Martin, qu’il demandait souvent la mort au Seigneur, lui reprochant de ne pas l’avoir pris, lui, un vieillard, à la place de son fils unique et adoré. Il cessa même de fréquenter l’église.
Voici qu’un jour, vers la Pentecôte, arriva chez Avdiéitch un de ses pays, un pèlerin toujours en marche depuis huit ans. Ils causèrent, et Martin se plaignit amèrement de ses malheurs.
– Je n’ai plus même envie de vivre, homme de Dieu.
– C’est pour Dieu qu’il faut vivre. C’est lui qui te donne la vie, c’est pour lui que tu dois vivre. Quand tu commenceras à vivre pour lui, tu n’auras plus de chagrin, et tu supporteras tout facilement.
Martin garda un moment le silence. Puis il reprit :
– Et comment vivre pour Dieu ?
Et le vieux répondit :
– Comment vivre pour Dieu ? C’est ce que le Christ a révélé. Sais-tu lire ? Achète l’Evangile et lis. Là, tu apprendras comment il faut vivre pour Dieu. Là, tu trouveras réponse à tout ce que tu demandes.

Ces paroles allèrent au cœur d’Avdiéitch. Il s’en alla le jour même acheter un Nouveau Testament en gros caractères et se mit à lire. Il lisait ainsi chaque soir. Et plus il lisait, plus il comprenait clairement ce que Dieu lui voulait, et comment il faut vivre pour Dieu ; de plus en plus la joie pénétrait dans son cœur. Il se mettait à l’ouvrage dès l’aube, accomplissait sa tâche, décrochait sa lampe, la posait sur la table, retirait son livre du rayon, l’ouvrait et lisait. Il lui arriva une fois de lire plus tard que de coutume. Il en était alors à l’Evangile selon saint Luc. Il lut, au chapitre VI, les versets suivants :


« Donne à tout homme qui te demande, et si quelqu’un t’ôte ce qui est à toi, ne le redemande pas.
« Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi de même. »

Il lut ensuite les autres versets où le Seigneur dit :
« Je vous montrerai à qui ressemble tout homme qui vient à moi, et qui écoute mes paroles, et qui les met en pratique ;
«Celui qui écoute mes paroles, et qui ne les met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre sans fondement, contre laquelle le torrent a donné avec violence, et aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison-là a été grande. »

Avdiéitch lut ces paroles, et  il compara ses propres actes avec ces paroles, et il se dit :
– Ma maison est-elle fondée sur le roc ou sur le sable ? C’est bien si c’est sur le roc. On se sent si léger, lorsqu’on se trouve seul et que l’on a agi comme Dieu l’ordonne. Puis il en vint au verset 44, et il lut :
« Alors, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ?Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as point donné d’eau pour les pieds ; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
« Tu n’as point oint ma tête d’huile ; mais elle a oint mes pieds d’huile odoriférante. »

Et Avdiéitch ôta de nouveau ses lunettes, posa son livre et se reprit à réfléchir.
« Sans doute il était comme moi, ce Pharisien. Moi aussi, j’ai songé uniquement à moi. C’est à moi seul que je songeais, et du convié nul souci. Et le convié, quel est-il ? Le Seigneur lui-même !… S’il était venu chez moi, aurais-je donc agi de la sorte ? »
Et Avdiéitch, s’accoudant sur ses deux mains, s’endormit sans s’en apercevoir.
– Martin ! fit tout à coup une voix à son oreille.
Il se retourna, regarda vers la porte : personne.
Soudain, il entendit bien distinctement ces paroles :
– Martin ! Eh ! Martin ! Regarde demain dans la rue. Je viendrai te voir.
Il éteignit sa lampe et se coucha.
Le lendemain  tout en travaillant, il songeait à ce qui lui était arrivé la veille ; et il ne savait que penser. Il lui semblait, tantôt qu’il avait été le jouet d’une illusion, tantôt qu’on avait réellement parlé.
Un vieux soldat du temps de Nikolaï passa  Il s’appelait Stépanitch, et il vivait chez un marchand du voisinage qui l’avait recueilli par charité. Le vieux soldat se mit à déblayer la neige devant la fenêtre d’Avdiéitch. Celui-ci le regarda et reprit sa besogne.
– Je suis, sans doute, bien sot de guetter ainsi, pensait Avdiéitch en se raillant lui-même. C’est Stépanitch qui déblaye la neige, et moi je crois que c’est le Christ qui vient me voir. Je divague, vieille cruche que je suis.
Il regarda de nouveau par la fenêtre ; et il vit Stépanitch qui, ayant appuyé sa pelle contre le mur, se reposait et se réchauffait.

– Viens donc te réchauffer, dit-il, tu dois avoir froid.
Il remplit deux verres, et en poussa un vers son hôte ; lui-même il versa le sien dans sa soucoupe et se mit à souffler dessus.
Stépanitch but, retourna son verre, posa dessus le restant de sucre et remercia. Mais on voyait qu’il en désirait encore.
– Prends-en encore, dit Martin.
Et de nouveau il emplit les deux verres.

Je te remercie, dit-il, Martin Avdiéitch, de m’avoir traité de la sorte, et de m’avoir satisfait l’âme avec le corps.
– A ton service. A une autre fois. Je suis toujours content qu’on vienne me voir, dit Avdiéitch.
Stépanitch partit. Martin se versa ce qui restait de thé, le but, enleva la vaisselle et vint se rasseoir auprès de la fenêtre à travailler.
Voici qu’en face de la fenêtre apparut une femme en bas de laine, en souliers de paysanne. Elle dépassa la fenêtre et s’arrêta tout contre le mur. Avdiéitch, se penchant, regarde à travers la vitre. Il voit une femme étrangère, avec un enfant dans les bras, appuyée au mur, et tournant le dos au vent. Elle essayait d’abriter son nourrisson, mais sans y parvenir, car elle n’avait rien pour l’envelopper. Cette femme portait des vêtements d’été en fort mauvais état.
Et Avdiéitch, de derrière sa fenêtre, entendit l’enfant crier
Il se leva, ouvrit sa porte, sortit et cria dans l’escalier :
– Bonne femme ! Eh ! bonne femme !
L’étrangère l’entendit et se tourna vers lui :
– Pourquoi donc rester au froid avec ton enfant ? Viens donc dans ma chambre, tu seras mieux pour le soigner…
– Ici, viens donc ici, lui dit le vieillard. Assieds-toi plus près du poêle. Chauffe-toi et fais téter le petit.
– C’est que je n’ai plus de lait, répondit-elle. Depuis ce matin, je n’ai moi-même rien mangé.
Avdiéitch  s’approcha de la table, prit du pain, un bol, ouvrit le poêle où cuisait le stchi. Il coupa du pain, décrocha une serviette et mit le couvert.
– Assieds-toi, qu’il dit ; mange, bonne femme ! Moi je garderai un peu ton enfant. J’ai eu aussi des enfants, moi, et je sais les soigner.
La femme fit le signe de la croix, se mit à table et mangea, tandis que Martin, s’étant assis sur le lit avec l’enfant, lui envoyait des baisers pour le consoler.
Tout en mangeant, l’étrangère racontait qui elle était, d’où elle venait :
– Moi, je suis la femme d’un soldat. Mon mari, on l’a fait partir, voilà déjà huit mois, je n’ai plus eu de ses nouvelles. Je vivais de mon emploi de cuisinière, lorsque j’accouchai ; avec un enfant, on n’a plus voulu me garder, et voilà trois mois que je suis sans place. J’ai mangé tout ce que j’avais ; j’ai voulu me proposer comme nourrice ; on m’a rebutée : « Trop maigre ! » me dit-on. Alors je me suis rendue chez une marchande où se trouve placée notre petite baba : là, on promit de me prendre. Je pensais que la chose allait se faire tout de suite, mais on m’a dit de revenir l’autre semaine ; et elle demeure bien loin… Je suis exténuée, et j’ai fatigué aussi mon pauvre petit. Heureusement que ma patronne a pitié de nous, et nous laisse, au nom du Christ, dormir chez elle. Autrement je ne saurais que devenir.
Avdiéitch soupira et dit :
– Et tu n’as pas de vêtements chauds ?
– Non. J’ai engagé hier, pour vingt kopecks, mon dernier châle.
La femme s’approcha du lit et prit l’enfant. Avdiéitch se leva, se dirigea vers le mur, chercha, et apporta une vieille poddiovka.1
– Prends, qu’il dit : c’est mauvais, mais cela te servira toujours pour envelopper.
L’étrangère regarda la poddiovka, regarda le vieillard, prit la poddiovka et fondit en larmes. Avdiéitch se détourna, non moins ému ; puis il alla vers son lit, retira le petit coffre, l’ouvrit, chercha et vint se rasseoir en face de la femme.
Et la femme dit :
– Que le Christ te sauve, petit grand-père ! C’est Lui sans doute qui m’a conduite devant ta fenêtre. Sans cela, l’enfant aurait pris froid. Quand je suis partie, il faisait chaud, et maintenant, quel froid ! La bonne idée qu’Il t’a inspirée, Lui, notre petit Père, de regarder par la fenêtre et d’avoir pitié de moi !
Avdiéitch sourit :
– C’est Lui, en effet, qui m’a inspiré cette idée, dit-il. Ce n’était point par hasard que je regardais par la fenêtre.
Et il raconta son rêve à la femme, comment il avait ouï une voix, et comment le Seigneur lui avait promis de venir chez lui ce jour même.
– Tout peut arriver, repartit la femme, qui se leva, prit la poddiovka, enveloppa l’enfant, s’inclina et remercia Avdiéitch.
– Prends, au nom du Christ, dit Avdiéitch en lui glissant dans la main une pièce de vingt kopecks, prends ceci pour dégager le châle.
La femme se signa, Martin se signa aussi, puis il la reconduisit.
Et l’étrangère s’en alla. Après avoir mangé du stchi, Avdiéitch se remit à la besogne. Tout en tirant l’alène, il ne perdait pas la fenêtre de.Voilà qu’il vit s’arrêter, juste en face de sa fenêtre, une vieille femme, une marchande ambulante, qui tenait à la main un petit panier de pommes ; il n’en restait plus beaucoup, elle avait sans doute vendu les autres. Elle portait sur son dos un sac de menu bois, qu’elle avait dû ramasser dans quelque chantier, et s’en retournait chez elle. Comme le sac lui faisait mal, apparemment, elle voulut le changer d’épaule : elle le posa donc à terre, mit le panier de pommes sur une poutre, et se prit à tasser le bois. Pendant qu’elle était ainsi occupée, un gamin, venu on ne sait d’où, avec une casquette déchirée, déroba une pomme dans le panier et voulut se sauver.
Mais la vieille s’en aperçut. Elle se retourna et saisit le petit par la manche. L’enfant se débattit, mais elle le maintint avec ses deux mains, lui arracha sa casquette et lui tira les cheveux.
Martin supplia la vieille.
– Laisse-le, qu’il dit, babouchka, il ne le fera plus. Laisse-le donc, au nom du Christ.
La vieille lâcha prise ; le gamin allait se sauver, mais Avdiéitch le retint.
– Demande à présent pardon à la babouchka, et ne recommence plus à l’avenir : car je t’ai vu prendre la pomme.
Le petit se mit à pleurer et demanda pardon.
– Voilà qui est bien, et maintenant voici une pomme !
Et Martin prit dans le panier une pomme qu’il tendit à l’enfant.
– Je vais te la payer, babouchka, continua-t-il en s’adressant à la vieille.
– Tu le gâteras, ce mauvais garnement, fit la vieille. Il fallait le récompenser de telle façon qu’il y pensât toute la semaine.
– Eh ! babouchka ! babouchka ! nous en jugeons ainsi, mais Dieu n’en juge pas ainsi : s’il faut le fouetter pour une pomme, à nous, pour nos péchés, que faudrait-il nous faire ?– Dieu nous commande de pardonner, dit Avdiéitch, car autrement il ne nous sera point pardonné à nous-même… de pardonner à tous, et surtout à ceux qui ne savent ce qu’ils font.
Et la vieille s’attendrit tout à fait.
– Certainement, ce n’est qu’un enfantillage ; que Dieu le garde ! fit la vieille en se tournant vers le gamin.
Mais comme elle allait pour recharger le sac sur ses épaules, le petit accourut en disant :
– Donne, babouchka, je vais te le porter ; c’est sur mon chemin.
La vieille hocha la tête et lui donna le sac.
Et ils s’en allèrent tous deux côte à côte ; la vieille avait même oublié de réclamer à Avdiéitch le prix de la pomme. Et Martin, resté seul, les regardait et les écoutait marcher et causer.
Il les suivit des yeux, puis il rentra chez lui,  et se remit à l’ouvrage. Il travailla un moment ; mais il n’y voyait déjà plus assez pour passer son fil.
Il apprêta sa petite lampe, la suspendit et reprit sa besogne. Une voix lui murmura à l’oreille :
– Martin ! Eh ! Martin ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ?
– Qui es-tu ? fit Avdiéitch.
– Mais c’est Moi ! fit la voix ; c’est Moi !
Et c’était Stépanitch, qui, surgissant du coin obscur, lui sourit, se dissipa comme un nuage et s’évanouit.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et du coin obscur surgit la femme avec l’enfant ; la femme sourit, l’enfant sourit, et tous deux s’évanouirent.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et la vieille surgit avec l’enfant qui tenait une pomme : tous deux sourirent, et ils s’évanouirent.
Et Avdiéitch se sentit la joie au cœur. Il fit le signe de la croix, mit ses lunettes et lut l’Evangile à la page où il s’était ouvert.

Et dans le haut de la page, il lut : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez accueilli. »
Et au bas de la page : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (S. Matthieu, XXV)
Et Avdiéitch comprit que le songe ne l’avait pas trompé, qu’en effet le Sauveur était venu chez lui ce jour-là, et que c’était Lui qu’il avait accueilli.


- poddiovka : caftan de dessous
- gorodovoï : sergent de ville

 

 

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Published by marlou - dans Lectures
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commentaires

Valentine :0056: 21/12/2013 17:26

Ils sont magnifiques, ces Russes... Quelle beauté ! Merci, Marlou.